Par René DOKOU, le 12 Janvier 2026
(IMPARTIAL ACTU)-Longtemps perçue comme une domination masculine, la polygamie ancestrale africaine serait, selon la traditionnaliste et écrivaine camerounaise Ngo Djeng Put, une institution pensée, créée et organisée par les femmes elles-mêmes. Une lecture radicalement différente de la pratique actuelle, qu’elle juge dévoyée par l’histoire.
Qui a créé la polygamie ? Et surtout, la polygamie ancestrale africaine est-elle comparable à celle que l’on observe aujourd’hui ? À contre-courant des discours dominants, Ngo Djeng Put, traditionnaliste Bassa et écrivaine camerounaise, apporte une réponse dérangeante pour certains : à l’origine, la polygamie n’était ni une invention masculine ni un outil d’asservissement des femmes. Elle était, au contraire, une institution créée par les femmes, pour les femmes, au service de la vie.
Invitée sur le plateau de Kemet TV, Ngo Djeng Put défend une vision enracinée dans la cosmologie africaine traditionnelle. Selon elle, la polygamie répondait avant tout à des impératifs biologiques, spirituels et sociaux propres au rôle central de la femme dans la société ancestrale. « Les femmes avaient besoin de la polygamie pour pouvoir remplir correctement leur rôle de femme dans la nature. Elles l’ont créée et la géraient », affirme-t-elle. Dans ce cadre, insiste-t-elle, il n’était nullement question de rivalité ou de jalousie, mais d’organisation de la vie et de continuité humaine.
La femme, dans la société Bassa d’avant les contacts extérieurs, était considérée comme la « mère de la vie ». Elle portait, protégeait et organisait la vie collective. La polygamie permettait notamment de gérer ce que Ngo Djeng Put appelle les « périodes spécifiques » de la femme, des contraintes naturelles que l’homme ne connaissait pas. La première est celle des menstruations, période durant laquelle l’abstinence sexuelle s’imposait. À cela s’ajoutaient les cycles de maternité, profondément liés à l’observation de la lune, qui guidaient la conception et la naissance, parfois même le choix du sexe de l’enfant à naître.
Dans cette logique, la femme devait préparer son corps, marquer des temps d’arrêt, se synchroniser avec les données de la nature environnante. Autant de moments où la relation sexuelle n’était ni prioritaire ni souhaitable. La polygamie devenait alors un mécanisme d’équilibre, permettant à l’homme de ne pas rompre l’harmonie sociale et à la femme de remplir pleinement ses fonctions vitales.
Ngo Djeng Put invoque également un savoir ancien que la science moderne a confirmé : le sperme de l’homme peut rester vivant dans le corps de la femme jusqu’à trois jours. Pour certains travaux traditionnels spécifiquement féminins — cuisine rituelle, résolution des conflits, agriculture ou pratiques spirituelles — la femme devait éviter toute relation sexuelle afin de préserver son efficacité et sa pureté rituelle. Là encore, la polygamie apparaissait comme une solution pratique et collective.
Un autre élément central est celui de la première enfance. Selon la tradition Bassa, la mère entretenait une relation fusionnelle avec son nouveau-né, au point de ne pas se séparer de lui avant qu’il ne marche fermement. Cette période pouvait durer jusqu’à un an, durant lequel toute relation sexuelle avec l’homme était proscrite. La polygamie permettait alors de préserver la stabilité du foyer sans remettre en cause le rôle fondamental de la mère.
Dans ce système, souligne la traditionnaliste, ce sont souvent les femmes elles-mêmes qui allaient chercher d’autres femmes pour leur mari. Non par soumission, mais par responsabilité collective. « La plus grande richesse, c’était l’homme », rappelle-t-elle, non pas au sens de possession, mais comme force de travail et garant de la survie du groupe. La différence de genre était une donnée fondamentale, sans hiérarchie : chacun avait un rôle précis pour que la vie continue.
Mais cette institution va être profondément bouleversée par l’histoire. La traite négrière, selon Ngo Djeng Put, marque un tournant décisif en introduisant une valeur marchande de l’être humain. Les femmes, achetées et vendues, deviennent des objets de prestige. Les hommes, à leur tour, adoptent cette logique marchande. C’est dans ce contexte, affirme-t-elle, que naît ce que l’on appelle aujourd’hui la dot, une pratique qu’elle juge étrangère à la tradition africaine originelle.
Le colonialisme aggravera la rupture. Avec l’instruction et l’entrée des femmes dans le travail salarié, la polygamie se transforme. Elle n’est plus une institution gérée par les femmes, mais un système d’achat où le sexe prend le pas sur la vie, la spiritualité et l’équilibre social. « C’est contre cette nouvelle institution que les gens s’acharnent aujourd’hui », conclut Ngo Djeng Put.
Pour elle, critiquer la polygamie ancestrale sans comprendre la vision du monde qui la portait revient à juger l’Afrique avec des lunettes étrangères. Une invitation, peut-être, à repenser l’histoire avant de condamner les pratiques du passé.
Avec GLOBAL ACTU
















